Notion du cinéma yiddish et son histoire

Première Partie: Contexte historique et théorique

Nous avons choisi de travailler sur un sujet qui est largement méconnu. Beaucoup
ignorent même l’existence du cinéma yiddish et, par conséquent ne connaissent rien de son
histoire, de son développement, ou encore de la période de son existence.
Il faut donc, dans un premier temps, dégager la notion de cinéma yiddish, pour ensuite
procéder à un rapide historique de ce cinéma qui permettra de situer, dans leur
contexte historique, les films à analyser. Ce premier chapitre sera clos par un exposé plus
détaillé du corpus, de l’histoire de production, ainsi que des différents réalisateurs.
Dans un second temps, il s’agira de mettre sur pied « l’outil de travail » nécessaire
à une analyse filmique sous l’angle socio-psychologique qu’est l’identité (Chapitre Second)
et de délimiter le travail d’analyse proprement dite (Chapitre Troisième).

Chapitre Premier: Historique

Les chroniqueurs et les critiques n’accordent au cinéma yiddish qu’une place infime,
ils ignorent pratiquement son existence ; le corpus de ce cinéma est trop petit et la thématique des films beaucoup trop spécifique et spécialisée, destinée à satisfaire un
« public-élite ». Les plus grands historiens occidentaux du cinéma négligent le cinéma yiddish dans leurs ouvrages 20. Seul Jerzy Toeplitz mentionne brièvement son existence 21. Environ 130 films de fiction et 30 courts-métrages furent produits, entre 1910 et 1941, en yiddish, dans essentiellement quatre pays : les Etats-Unis, la Pologne, l’Union Soviétique et l’Autriche 22. La distribution, les budgets et le nombre de spectateurs étaient extrêment restreints. Il n’est donc guère étonnant que ce cinéma soit méconnu.

Notion de cinéma yiddish

Les rares auteurs qui ont écrit sur le cinéma yiddish le définissent surtout par la
langue parlée (ou utilisée pour les intertitres) dans les films 23. Dietmar Pertsch p. ex. met
l’accent sur l’importance du public parlant yiddish ainsi que le choix des sujets et des lieux
des films. Quant aux sujets, il le limite aux environnements juifs dans l’empire austrohongrois, la Russie et la Pologne 24.
Le cinéma yiddish se définit donc premièrement et principalement par la langue
parlée dans les films. Le yiddish étant la langue parlée des Juifs en Europe Centrale et
Orientale, est aussi porteur et symbole de toute une tradition, d’un mode de vie, d’une philosophie, d’un mode de pensée, bref, d’une tradition ashkénaze. La définition donnée par
Pertsch nous semble donc tout à fait acceptable. Pourtant nous proposons de l’élargir quant
au sujet et aux lieux des films, car une bonne partie des films produits en yiddish traitent de l’émigration ou de la nouvelle vie aux Etats-Unis. Fait connu, l’émigration des juifs ashkénazes vers les Etats-Unis et d’autres pays s’était extrêmement intensifiée vers la fin du XIX° siècle. Les films ont donc répondu au besoin du public ashkénaze de reprendre
l’histoire vécue ou rêvée par la plupart d’entre eux. Par conséquent, le topos de
l’émigration et de l’immigration ne peut pas être négligé dans une définition de ce cinéma.
Avant de procéder à l’analyse du corpus choisi, il est nécessaire de le situer par
rapport à l’histoire du cinéma yiddish.

Brève histoire du cinéma yiddish

Cette histoire se caractérise surtout par deux phénomènes. D’abord il faut insister sur
la grande influence du théâtre yiddish qui se manifestait par l’adaptation de nombreux
classiques du théâtre yiddish, p. ex. des pièces de Peretz Hirschbein, Schalom Asch, An-
Ski, Scholem Aleichem et d’autres. En outre , la majorité des acteurs et des metteurs en
scène de ce cinéma venaient des nombreuses troupes yiddishs.
D’un autre côté il faut considérer la constante interaction du nouveau monde avec
l’ancien. En effet, suite à la vague d’émigration des Ashkénazim vers les Etats-Unis, le public ainsi que le monde artistique du cinéma yiddish étaient divisés en deux. Par conséquent, les films furent toujours distribués sur les deux continents, et les artistes yiddishs des deux côtés de l’Atlantique travaillaient souvent ensemble.
L’histoire du cinéma yiddish se laisse diviser en cinq phases 25 : la première allant
de la naissance du cinéma yiddish jusqu’à la première Guerre Mondiale (1911-1914), la
seconde englobant la guerre jusqu’à l’invention du son (1915-1928), la troisième allant
jusqu’en 1935, regroupant les débuts du cinéma yiddish parlant ; la quatrième phase, considérée comme l’âge d’or du cinéma yiddish, commence avec la production de Yidl
mitn Fidl en 1936 et s’arrête brusquement en 1940, un an après le début de la Seconde
Guerre Mondiale ; finalement la cinquième phase regroupe la production après 1940 jusqu’à nos jours.

Le premier film à thématique juive est L’khaym 26. Ce film a été produit par les studios
de Pathé en 1910 à Moscou. Il fut réalisé par Kai Hansen à partir d’un scénario d’Alexander Arkatov. Ce film mélodramatique raconte durant 10 minutes environ (quatre
bobines), l’histoire du mariage malheureux de la jeune Rachel avec le riche Abraham. Ce
film a donc été produit par des non-Juifs répondant ainsi à la soif des juifs russes de voir
leur histoire transposée à l’écran 27. Il eut beaucoup de succès en Russie, également en Europe et aux Etats-Unis où on en loua le caractère authentique de la représentation de la vie juive en Russie 28. L’khaym a été produit afin de répondre de manière métaphorique – pour
échapper à la censure- aux pogromes antisémites tolérés par le gouvernement tsariste, pogromes qui connurent leur point culminant en 1910 29.
La raison d’être du cinéma yiddish était de satisfaire un auditoire ciblé, juifashkénaze,
qui voulait voir des films à thématique juive. Aux Etats-Unis un certain Sidney M. Goldin découvrit l’énorme potentiel économique que constituait la masse des immigrés ashkénazes qui ne parlaient que le yiddish. Il fournissait à ce public des films 30 reflétant les problèmes qu’entraînait (et entraîne) le processus d’assimilation ; le thème était pratiquement toujours le même : une histoire d’amour entre une Chrétienne et un Juif (ou l’inverse), les problèmes qu’une telle situation entraîne au niveau familial, avec cependant
un happy-end obligatoire 31.
Par la suite, jusqu’à l’invention du son en 1928, ont été produits quelques
« classiques » du cinéma yiddish muet, tel que le film soviétique Yidishe Glikn 32, réalisé
par Aleksander Granowski en 1925. Cette production ne fut cependant pas très volumineuse, ce qui s’explique par les problèmes politiques et économiques que connut la jeune Union Soviétique à la suite de la révolution de 1917 33, et par la situation créée, aux Etats-Unis quelques années plus tôt, par la fondation de Hollywood 34 qui sonnait le glas pour bien des producteurs indépendants. Même si la majorité des fondateurs de Hollywood
étaient des Juifs, l’intérêt de produire des films « minoritaires » était faible 35. Par ailleurs,
l’art yiddish était toujours dominé par le théâtre de la côte Est. A cette époque très peu de
films yiddishs ont été produits, dont Tsebrokhene Hertser 36, de Maurice Schwartz, en
1926, thématisant l’immigration des Juifs aux Etats-Unis 37.
La période après l’arrivée du parlant jusqu’en 1935 est toujours marquée par une
production assez faible de films yiddishs. Aux Etats-Unis le marché est dominé alors par
des films que Jim Hoberman a classés comme shund (c’est-à-dire médiocres) 38. Ce
« cinéma » est caractérisé par et des budgets très petits et des efforts minimes. Le « roi »
incontesté de cette période était Joseph Seiden. Il a produit une série de mélodrames 39 sans grande valeur, tous réalisés par Sidney Goldin 40. Et il a redistribué, sous couvert de nouveautés, des films yiddishs muets partiellement sonorisés 41. Le cinéma yiddish de cette époque, en Union Soviétique, se réduit à une série de films de propagande, « démontrant » l’intégration des Juifs, par exemple Noson Beker Fort Aheym 42 réalisé par Boris Shpis en 1932. Cette oeuvre met en valeur les qualités d’assimilation du système politique soviétique. Horizon, the Wandering Jew 43, le premier film sonore réalisé par Lev Kouléchov 44, traite de façon assez mélodramatique le sujet de l’acceptation des Juifs en tant qu’hommes égaux sous le régime communiste 45.
« L’âge d’or » du cinéma yiddish débute en Pologne avec la production de la comédie
musicale Yidl mitn Fidl. Cette quatrième période du cinéma yiddish est caractérisée
par une extrême fertilité et un très grand niveau artistique et technique réussissant même à attirer un public non-juif. Yidl mitn Fidl avait un tel succès, même aux Etats-Unis, un an plus tard, qu’il déclencha une sorte d’avalanche d’enthousiasme quant à la réalisation d’un cinéma yiddish de bon niveau. Joseph Green, le réalisateur principal et producteur de ce film devait par la suite produire encore trois autres films yiddishs. D’autres films importants sont Der Dibuk de Waszynski, Pologne 1937, Tevye der Milkhiker de Maurice
Schwartz, USA 1939, ou encore les quatre films d’Edgar G. Ulmer réalisés aux Etats-Unis.

La Guerre mit fin au cinéma yiddish. Les quelques tentatives de réanimation entreprises
après 1945 ont toutes échoué. Les nazis d’un côté, le processus d’assimilation aux Etats-Unis de l’autre ont « éliminé » le public de ce cinéma ; la grande culture juive-ashkénaze disparut pendant et avec la guerre 48. Pas un seul film yiddish ne fut produit entre 1940 et la fin de la guerre. Cette dernière marque donc une coupure nette dans la production de ce cinéma ; ce cinéma était pratiquement mort à ce moment-là. En Europe, plus de six millions de juifs avaient été exterminés par l’Allemagne nazie. Goldberg a pu constater que, dans des termes cruellement économiques, cela signifie une perte énorme de spectateurs potentiels pour ce cinéma minoritaire. Aux Etats-Unis, d’autre part, le secteur du public potentiel s’est rétréci également: les deuxième et troisième générations de Juifs ashkénazes immigrés ne parlaient pratiquement plus la langue de leur parents ou grand-parents49; ils ne manifestaient plus d’intérêt pour un cinéma si nostalgique. Ne subsistaient comme personnes intéressées que des gens âgés, mais ce cercle de fidèles déjà très restreint, devait, pour des raisons évidentes, se rétrécir de plus en plus 50.
Quelques semi-documentaires en yiddish retraçant le destin des Juifs pendant la
guerre, furent produits en Pologne 51. Exemple Mir Lebn Geblibene 52, réalisé par Natan
Gross en 1947. Et aux Etats-Unis, en 1949 Joseph Seiden essaya en vain de faire revivre le
cinéma yiddish de fiction avec Got, Mentsh un Tayvl 53 en 1949 54.

Le cinéma yiddish sombra dans l’oubli ; ce n’est qu’aux années 1970 que, à l’initiative d’organismes comme le YIVO et la Rutenberg and Everett Yiddish Film Library, de sérieux efforts ont été entrepris pour sauver les différents films 55. Le dernier film tourné en yiddish semble être Toi Ivan, moi Abraham, une production française, réalisé par
Jolande Zauberman en 1993.

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Notes

20 P. ex. Sadoul, Georges. Histoire du cinéma mondial – Des origines à nos jours. Paris : Flammarion, 1972, 1990 et Jeanne, René et Ford, Charles. Histoire illustrée du cinéma. Paris : Robert Laffont, Marabout Université, 1947, 1966
21 Toeplitz, Jerzy. Geschichte des Films. Berlin: Henschelverlag, 1972, 1984, vol. 3, pp. 378s
22 Goldberg, Judith N. Laughter through Tears – The Yiddish Cinema. London and Toronto : Associated Univerity Presses, 1983, p. 17
23 P. ex. Goldman, op. cit., p. xvii
24 Pertsch, Dietmar. Jüdische Lebenswelten in Spielfilmen und Fernsehspielen – Filme zur Geschichte der Juden von ihren Anfängen bis zur Emanzipation 1871. Tübingen: Max Niemeyer Verlag, 1992, p. 196
25 Cette division est faite, avec quelques divergences mineures, par Goldberg, op. cit., et Goldman, op. cit.
26 “Bonne chance”.
27 Hoberman, Jim. Bridge of Light – Yiddish Film between Two Worlds. Philadelphia : Temple University Press, 1991, 1995, p. 14 et Goldman, op. cit., p. 1
28 Goldberg, op. cit., p. 30
29 Goldberg, op. cit., pp. 28-29 et Layda, Jay. Kino – A History of the Russian and the Soviet Film, Princeton: Princeton University Press, 1960, 1983, pp. 24 et 48-49
30 Par exemple Nihilist Vengeance (“La vengeance nihiliste”), The Heart of a Jewess (“Coeur d’une Juive”) ou encore Bleeding Hearts (“Coeurs saignants”), tous de 1913.
31 Goldberg, op. cit., pp. 35ss
32 “La chance juive”
33 Sadoul, op. cit., p. 181 et Leyda, op. cit., pp. 111 ss
34 Sadoul, op. cit., p. 104: Le premier studio hollywoodien fut construit en 1908 par Selig.
35 Goldman, op. cit., p. 30
36 “Coeurs Brisés”
37 Op. cit., p. 31
38 Op. cit., pp. 205 ss
39 Par exemple Mayne Yidishe Mame (“Ma mère juive”) et Eybike Naronim (“Fous éternels”), tous deux de 193
40 Goldman, op. cit., pp. 56 ss
41 Hoberman, op. cit., pp. 183 ss
42 “Nathan Becker rentre chez lui”
43 “Horizon, le Juif errant”
44 Leyda, op. cit., pp. 288 et 297
45 Goldberg, op. cit., p. 71
46 +47 : éléminés car références croisées
48 Goldberg, op. cit., p. 21
49 Op. cit., p. 116
50 Goldman, op. cit., p. 156
51 op. cit., pp. 147-148
52 “Nous les survivants”
53 “Dieu, l’homme et Satan”
54 Hoberman, op. cit., p. 336
55 Goldman, op. cit., pp. 158ss