Pendant des siècles « la terre promise » par Dieu n’était qu’un symbole pour le
peuple juif car, même aux temps bibliques, le territoire habité par ce peuple fut occupé par
toute une série d’envahisseurs différents, et le « peuple élu » devait même vivre longuement en exil, en Égypte et en Babylonie. Depuis ses origines donc Sion, loin d’être une réalité, était plutôt un symbole pour les croyants, car le « pays » des Juifs était le monde entier.
Au moment de la destruction du second Temple de Jérusalem, par les Romains, en
l’an 70 de notre ère, débuta pour les Juifs la véritable Diaspora.
Les Juifs de la Diaspora se divisent grosso modo en deux groupes, les Sefardim et
les Ashkénazim. Ces noms désignent non seulement l’espace vital qu’occupent ces deux
groupes dans le monde, mais ils impliquent également toute une culture et une histoire
spécifiques, particulières aux deux branches du peuple juif.
« Sefardim » désigne les Juifs dont les racines se situent en Espagne et en Asie Mineure. Dans un sens plus strict, ce terme s’applique uniquement aux Juifs, descendants des Juifs Espagnols sous l’empire des Maures, qui ont préservé des coutumes juives espagnoles et la langue espagnole qui devint le ladino par la suite. Le ladino est une languejuive qui s’est formée dans le bassin méditerranéen après l’expulsion des Juifs de l’Espagne en 1492 1. Elle est née d’un mélange de l’ancien espagnol avec notamment deséléments hébraïques, turcs, grecs et italiens 2. En général, on admet que le monde séfarade s’étend de l’Atlantique jusqu’à l’Océan Indien, couvrant notamment les pays islamiques 3.
Le terme d’« Ashkénazim » par contre désigne tous les Juifs de l’Europe du Nord et
de l’Est. Il apparaît pour la première fois dans la Bible, Genèse 10:3, et I Chroniques 1:6,
où il désigne le peuple descendant de Japheth par Gomer. Jérémie (51:27) associe le terme
à un royaume près de l’Arménie. En dehors de la Bible, les termes d’Ashkénaz ou Ashkénazim furent employés pour la première fois au onzième siècle pour désigner l’Allemagne et des Juifs qui y vivaient. Vers la fin du XIII° siècle le terme prit la signification qu’il a encore aujourd’hui 4: il désigne les Juifs résidant dans un pays germanique ou ayant émigré de ces pays pour s’établir ailleurs, en général dans les pays d’Europe de l’Est, comme la Lituanie, la Pologne, la Bohème et la Russie 5. Tout comme les Sefardim sont associés aux pays islamiques, les Ashkénazim sont liés à un environnement chrétien.6 Cette branche du peuple juif connut son apogée aux XVIII° et XIX° siècles et encore pendant la première partie du XX° siècle, jusqu’au moment donc où l’Allemagne nazie extermina cette culture. La langue parlée par les Ashkénazim est le yiddish. Cette langue, qui est d’ailleurs la langue parlée du cinéma yiddish, était originairement un dialecte d’Allemagne du Sud, adapté par les Juifs 7 venus de la France 8 au Moyen Âge. Suite à un climat politique extrêmement antisémite en Europe Occidentale (cf. la peste noire) les Ashkénazim se sont, par la suite, déplacés vers l’Est, notamment vers la Pologne, où ils étaient accueillis à bras ouverts par le roi 9. Ce fait, l’installation progressive en Europe Orientale, entraîna un enrichissement du yiddish avec des éléments de plusieurs langues slaves, notamment le polonais et le russe 10 qui s’ajoutaient donc aux éléments dérivés du vieux français et de l’hébreu 11. La grande influence de l’hébreu est due à la religion 12, puisque les textes sacrés du Judaïsme sont majoritairement écrits dans cette langue. Comme toute autre langue juive, le yiddish s’écrit en lettres hébraïques de droite à gauche13.
La littérature yiddish, dont beaucoup de pièces et romans ont été adaptées à l’écran,
connut sa gloire aux XIX° et XX° siècles. Des auteurs comme Schalom Asch, Scholem-
Aleykhem, Peretz Hirschbein ou Isaac Bashevis Singer ne sont que quelques exemples à
citer. Parallèlement à la littérature se développa le théâtre yiddish ; beaucoup d’acteurs et
de metteurs en scène ont contribué, plus tard, à l’essor du cinéma yiddish.
A cause de la situation politique extrêmement difficile des Ashkénazim en Europe
Centrale et Orientale, beaucoup d’entre eux, environ deux millions, sont partis pour immigrer aux Etats-Unis et ailleurs. En Russie notamment, l’antisémitisme des derniers tsars, tolérant des pogromes antisémites, provoqua trois grandes vagues d’émigration 14. Détail important, car le cinéma yiddish s’est souvent inspiré des thèmes d’émigration et
d’immigration.
Le cinéma yiddish est un produit de la culture des Juifs ashkénazes, des deux côtés
de l’Atlantique. Notre analyse du cinéma yiddish tient compte de ce fait. Elle se limite à un
corpus de quatre films, dont deux de production européenne, plus précisément polonaise, et deux de production américaine. Ces films ont tous été réalisés pendant la même période historique du cinéma yiddish, à savoir celle qui est appelée son « âge d’or »15. Cette période débute en 1936 en Pologne et dure jusqu’en 1940 aux Etats-Unis. Les deux films polonais étudiés sont Yidl mitn Fidl 16 de Joseph Green (1936) et Der Dibuk 17, réalisé par Michal Waszynski (1937). Les films américains ont été réalisés par Edgar G. Ulmer et Jakob Ben Ami pour Grine Felder 18 (1937), et par Maurice Schwartz quant à Tevye der Milkhiker 19 (1939).
N. B. : Trois des quatre films sur lesquels nous allons baser notre analyse proviennent
d’enregistrements de 3sat, une chaîne germano-autstro-suisse, diffusés à l’occasion
d’une série sur le cinéma yiddish. Yidl mitn Fidl a été enregistré le 6 mars 1992, Der Dibuk
le 13 mars 1992 et Tevye der Milkhiker le 27 mars 1992. Grine Felder est une copie achetée au National Center for Jewish Film, Brandeis University, Waltham, Massachusetts.
La limitation du corpus à « l’âge d’or » du cinéma yiddish s’explique par la qualité
technique et artistique de ces films, comparée à l’ensemble du cinéma yiddish parlant.
Cette période du cinéma yiddish fut d’importance égale dans les deux pays, la Pologne et
les Etats-Unis, ce qui justifie leur part équilibrée dans le corpus. Par ailleurs, les films
choisis ont connu, à l’époque, un succès énorme parmi le public ashkénaze, ils ont même
attiré l’attention d’un public non-juif.
Puisque le cinéma yiddish est un phénomène socio-historique, c’est-à-dire qu’il est
le résultat d’un cadre historique strictement délimité, qu’il a été essentiellement produit pour répondre à l’aspiration des Ashkénazim de voir leur vie transposée à l’écran, une analyse purement narratologique et sémiologique doit s’effacer derrière une analyse prenant en compte des aspects sociologiques ou psychologiques de ce cinéma.
Par conséquent, nous allons étudier la question si ce cinéma sert comme moyen de
renforcement, d’affirmation de l’identité juive (ashkénaze), ou s’il reflète plutôt le regard
que portent les non-Juifs sur les Juifs. Il est dès lors nécessaire de jeter d’abord les bases
d’un cadre théorique qui permettra ensuite de dégager la notion de « cinéma yiddish » et de placer les films du corpus dans leur contexte historique (réel et cinématographique). En outre il importe de clarifier, de se mettre d’accord sur la notion de « l’identité » ainsi que sur son application au peuple juif (Première Partie). Cet outillage permettra ensuite de procéder à l’analyse proprement dite des quatre films (Seconde Partie).
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Notes
1 Gerber, Jane S. The Jews of Spain: A History of the Sephardic Experience. New York, Toronto : The Free Press, Maxwell Macmillan, 1992, p. 37
2 Patai, Raphael. Tents of Jacob. The Diaspora – Yesterday and Today. Englewood Cliffs : Prentice-Hall, Inc., 1971, pp. 120-121
3 Elazar, Daniel J.: The Other Jews – The Sephardim Today, New York : Basic Books, Inc., Publishers, 1989, pp. 14-15; Patai, op. cit., pp. 259-60; Baron, Salo W.: A Social and Religious History of the Jews. Vol. IV, New York and London : Columbia University Press, 1957, 1971, pp. 3-4
4 Elazar, op. cit., p. 15-17
5 Barnavi, Eli (dir.): A Historical Atlas of the Jewish People – From the Time of the Partriarchs to the Present. New York : Alfred A. Knopf, 1992, p. 118 et Agus, Irving A. The Heroic Age of Franco-German Jewry – The Jews of Germany and France of the Tenth and Eleventh Centuries, the Pioneers and Builders of Townlife, Town-Government and Institutions, New York :Yeshiva University Press, 1969, p. 1
6 Elazar, op. cit., p. 17
7 Weinreich, Max. Yidishkayt and Yiddish: On the Impact of Religion on Language in Ashkenazic Jewry. In: Fishman, Joshua A. (dir.). Readings in the Sociology of Language. The Hague, Paris, New York: Mouton Publishers, 1968, 1977, p. 387
8 Barnavi, op. cit., p. 118
9 Op. cit., pp. 118, 154
10 Landmann, Salcia. Jiddisch – Das Abenteuer einer Sprache. Frankfurt/M und Berlin: Ullstein Materialien, 1986, p. 47
11 Landmann, op. cit., p. 40
12 Weinreich, op. cit. pp. 396 ss
13 Landmann, op. cit., p. 27
14 Baron, Salo W. The Russian Jew Under Tsars and Soviets. New York: Schocken Books, 1964, 1987, pp. 69 ss, et Gitelman, Zvi. A Century of Ambivalence. The Jews of Russia and the Soviet Union, 1881 to the Present. New York : YIVO Insitute for Jewish Research, 1988, p. 16
15 Goldman, Eric Arthur. Visions, Images, and Dreams – Yiddish Film Past and Present. Ann Arbor : UMI Research Press, 1979, 1983t.
16 Traduction littérale: “Yidl avec son violon”. N. B. : Tous les titres de films figurant dans les annotations sont des traductions littérales.
17 “Le Dibuk”
18 “Champs Verts”
19 “Tevye le laitier”