Délimitation des catégories et méthode

Chapitre troisième: Délimitation des catégories et méthode pour une analyse filmique relative à l’identité

Les quelques exemples donnés lors de la définition de l’identité montrent assez bien les différents niveaux où l’identité se manifeste concrètement. Des notions comme « la religion », « la tradition », « la langue » ont été, dans ce contexte, retenues comme autant d’expressions, de facettes de l’identité.

A présent, il s’agit d’appliquer ces différentes catégories aux quatre films.

Toutefois, avant d’entreprendre cette tâche il importe de montrer clairement les limites résultant de la nature même de cette étude.

Tout d’abord il faut rappeler le fait qu’il s’agit ici d’une analyse de films et nullement de l’analyse d’individus ou d’un groupe d’individus. Un film ne peut jamais être considéré comme « vrai » ou comme « véritable expression » d’une identité quelle qu’elle soit. Un film restera toujours une simple (tentative d’une) représentation d’une ou de plusieurs identités.

Ensuite, une analyse tant soit peu complète de l’impact que peut avoir l’identité sur le cinéma yiddish nécessiterait un examen méticuleux de la place que tient chaque différente expression de l’identité dans ces films. Un tel travail dépasse le cadre d’un mémoire de maîtrise.

Finalement, il est bien certain que la langue yiddish constitue un élément identitaire majeur dans les films, mais il faudrait les capacités d’un spécialiste linguiste pour pouvoir analyser les différences et les similitudes linguistiques dans ce corpus de films.

Un autre problème est constitué par le terme même de « religion », destiné à servir comme catégorie dans l’analyse, car ce terme implique essentiellement deux aspects, la foi comme phénomène intérieur d’un individu et l’expression extérieure de la foi.

Comme toute autre religion, le Judaïsme est basé sur ces deux principes fondamentaux. D’un côté il y a la croyance en un Dieu unique, de l’autre côté l’obéissance absolue exigée par rapport aux lois divines (lois qui traditionnellement sont censées avoir été « révélées » par Dieu à Moïse au Mont Sinaï).

Ces lois existent sous deux formes, la Loi Ecrite et la Loi Orale. La Loi Ecrite est la Torah qui constitue les cinq premiers livres de la Bible Hébraïque (laquelle correspond à l’Ancien Testament de la Bible Chrétienne). La Torah comporte 613 lois (ou commandements) à observer[1]. Cependant, ces commandements ne sont pas exprimés ou délimités de façon précise dans le texte, ils se révèlent seulement par l’interprétation[2]. La Loi Orale est cette interprétation de la Loi Ecrite[3]. La Mishna est la première interprétation de la Torah, et la Gemara consiste en une interprétation partielle de la Mishna[4]. Mishna et Gemara réunies ont fini par devenir le Talmud (dont il existe deux versions, le Talmud Babylonien et le Talmud de Jérusalem, le premier disposant d’une plus grande autorité). Les deux lois sont au centre du Judaïsme; elles règlent la vie quotidienne des Juifs (comme, par exemple les lois concernant la nourriture ou le vestimentaire). Ce sont d’ailleurs ces lois qui ont permis de maintenir la cohésion de l’ensemble des Juifs dans le monde entier, et qui font la différence entre Juifs et non-Juifs.

Il en résulte que, pour ce qui est d’une analyse de films, il est, dans le cadre de cette étude, seulement possible de traiter le second aspect du Judaïsme, à savoir sa manifestation, son expression.

Or, l’expression extérieure d’une religion fait partie également du corpus des « traditions », cette notion signifiant primordialement l’acte de transmettre un héritage culturel (histoires, légendes, doctrines religieuses, coutumes etc.) par voie orale de génération en génération[5].

Il serait dès lors plus adéquat de limiter l’analyse à cet aspect traditionnel du Judaïsme.

Cependant, ces traditions religieuses ne sont pas uniformes dans le monde entier, mais diffèrent nettement de communauté à communauté. Comme déjà mentionné plus haut dans le chapitre sur l’histoire des Juifs, il y a des communautés juives différentes, notamment deux, qui se distinguent clairement: les Sefardim et les Ashkénazim. Les deux groupes juifs observent les mêmes lois, mais suivent des traditions différentes qui sont liées à un lieu géographique bien précis.

Un exemple pour illustrer ces propos: la nourriture chez les deux groupes est casher, mais les plats, les recettes et les traditions qui en résultent se distinguent selon les groupes.

A côté de ces traditions religieuses, il y a des traditions profanes, à savoir des mythes, superstitions, fables, contes et légendes qui sont également liés à un endroit géographique et un fond historique bien précis.

Puisqu’il s’agit de films yiddishs ce qui implique déjà leur enracinement dans la culture ashkénaze, il semble légitime de négliger l’aspect séfarade de la tradition juive, et de concentrer l’attention uniquement sur l’aspect ashkénaze.

L’analyse des quatre films va, partant, se limiter essentiellement au niveau « tradition », en prenant en considération l’expression des « traditions religieuses », ainsi que l’expression des « traditions profanes ».

I.              La catégorie « traditions religieuses » rassemble tous les éléments résultant d’une observance des lois du Judaïsme, tels que des moments de prière, des citations de la Bible et du Talmud, des cérémonies de mariage, des costumes, etc.

II.              La catégorie « traditions profanes » réunit l’ensemble des traditions n’étant pas d’origine religieuse, mais d’origine folklorique. Les festivités suivant la cérémonie d’un mariage y figurent par exemple, la musique klezmer, ainsi que la partie mystique du Judaïsme, telle que la Kabbale, des pratiques superstitieuses, ainsi que des légendes. Cette catégorie comportera également l’aspect géographique, car il est établi que la formation des traditions d’un groupe est liée à un endroit géographique bien précis[6] (aboutissant à une forme architecturale ou une infrastructure d’un village bien spécifiques).

Ces deux catégories sont à traiter par rapport aux deux niveaux différents de l’identité, c’est-à-dire au niveau du contenu, évidemment, mais aussi au niveau de la réception de ce contenu.

III.    Un troisième chapitre sera consacré aux traditions religieuses et profanes non-juives, traitant ainsi le rapport des films avec « autrui ».

L’analyse mettra donc l’accent premièrement sur la présence d’éléments de la tradition juive et non-juive dans les films en les regroupant dans les différentes catégories établies plus haut.

Cependant la mise en scène de ces différents éléments de décor et des actions traduit également une certaine importance. Dès lors, il sera intéressant de s’attarder parfois[7] sur la durée et sur l’emplacement de telle et telle scène ou séquence au coeur même de la narration, c’est-à-dire d’observer si la narration est suspendue momentanément (pause descriptive[8]) au profit de la tradition, ce qui, fait connu, va à l’encontre du style hollywoodien classique[9].

Finalement rappelons que la représentation d’un objet ou d’une action en gros plan ou en plan rapproché tend classiquement à en souligner l’importance et à attirer l’attention du spectateur[10].

Notes


[1] Encyclopedia Judaica. op. cit., vol. 5,  pp. 760 ss

[2] Op. cit., vol. 10, p. 1480

[3] Op. cit., vol. 12, p. 1439

[4] Op. cit., vol. 7, pp. 368-369

[5] Encyclopedia Universalis. Paris : Encyclopedia Universalis France S.A., 1968, vol. 16, p. 228

[6] Op. cit., vol. 16, p. 229

[7] Une fois de plus il faut insister sur le cadre restreint de ce travail qui ne permet aucunement une alanyse sémiologique et narratologique proprement dite.

[8] Gardies, André. Le récit filmique. Paris : Hachette, 1993, p. 92

[9] Bordwell, David, Staiger, Janet et Thompson, Kristin. The Classical Hollywood Cinema – Film Style & Mode of Production to 1960. London : Routledge, 1985, 1994, pp. 42 ss; Bordwell, D. et Thompson, K. Film Art – An Introduction. New York : McGraw-Hill Companies, Inc., 1979, 1997, p. 284

[10] Epstein, Jean. Bonjour Cinéma. Paris : Sirène, 1921, 1993, pp. 93 ss ; Balazs, Béla. Le Cinéma – Nature et évolution d’un art nouveau. Paris : Payot, 1979, pp. 51 s

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