Conclusion

Les trois sous-parties de l’analyse sont de tailles assez différentes. Le premier chapitre, relatif aux traditions religieuses juives est de loin le plus important, tandis que le troisième chapitre qui traite les traditions religieuses et profanes non-juives est plutôt « maigre ». Ce simple constat quantitatif apporte déjà une première réponse à la question posée au début du travail d’analyse, à savoir si le cinéma yiddish sert comme moyen d’expression pour l’identité juive ou si plutôt il constitue un reflet du regard que portent les non-Juifs sur les Juifs : le cinéma yiddish est essentiellement un cinéma identitaire.

Les films véhiculent l’identité juive surtout par la mise en scène des traditions religieuses, mais également par la présence de traditions séculières ashkénazes. Ces dernières créent un cadre juif-ashkénaze typique dans lequel se déroule l’action et où sont montrées les traditions religieuses.

Chacun des films opère à ce niveau séculier, mais Der Dibuk, Grine Felder ou Tevye der Milkhiker mettent l’accent plutôt sur les traditions religieuses, rien que par le décor, en montrant dans les plans des objets de culte ou des livres de textes sacrés, ou encore par les choix des costumes que portent les personnages masculins.

Au niveau du son, l’utilisation d’un vocabulaire spécifique qui se réfère au Judaïsme en mentionnant par exemple les fêtes religieuses, les rites et les textes sacrés donne aux films une « couleur », un « ton » spécifiquement juifs. Ceci contribue par ailleurs à la codification du texte filmique, le rendant inaccessible à un auditoire non-juif. Un public « goï » est donc – sciemment ou non – exclu.

De l’autre côté, l’utilisation fréquente du mot « Juif » et de ses dérivatifs souligne le contexte « juif », ne laissant aucun doute sur l’origine religieuse des protagonistes, ce qui permet alors même à un public non-juif de situer l’action. La présence de ce vocabulaire intrigue néanmoins, car il serait seulement nécessaire dans Tevye der Milkhiker de faire la distinction entre Juifs et non-Juifs, puisque les non-Juifs font pratiquement défaut dans les autres films. Par conséquent, ce vocabulaire doit uniquement servir à véhiculer l’identité juive.

La mise en scène des éléments de la tradition religieuse prédomine, en tout cas dans trois des quatre films. Yidl mitn Fidl est le seul film à mettre l’accent plutôt sur les éléments de la tradition juive séculière. Cependant, ce film aussi accorde une place importante à la scène du mariage, qui est tout d’abord une cérémonie religieuse. Tous les quatre films consacrent en effet quelques plans, quelques scènes ou même des séquences entières à la mise en scène de certaines traditions juives religieuses.

La sélection de ces éléments s’étend sur tous les niveaux de la vie d’un Juif, c’est-à-dire les moments cruciaux de la vie privée autant que le « calendrier » et le mode de vie religieux imposés par le Judaïsme. Ainsi les films mettent en relief des moments clefs qui distinguent la vie juive d’une vie non-juive. Les films analysés montrent par exemple les cérémonies religieuses de l’ouverture et de la fermeture du Sabbat, ou encore le rite du lavage symbolique des mains avant (et après) les repas. En outre la plupart des réalisateurs ont choisi de montrer des mezouzas ou de filmer l’acte de les toucher au moment d’entrer dans une maison ou d’en sortir. Quelques films comportent des moments de prière ou d’étude, soulignant ainsi la base du Judaïsme dont le peuple n’est pas pour rien appelé « peuple du livre ». Pour ce qui est des prières, il est toutefois intéressant de noter que Shema Israel (Ecoute Israël), la « prière clef » du Judaïsme, la profession de foi, n’apparaît nulle part dans le corpus analysé. On pourrait être tenté d’y voir une certaine retenue de la part des réalisateurs, une précaution contre le cliché identitaire. Cette thèse est confirmée par l’absence quasi totale de gros plans ou de plans rapprochés pour souligner les actes traditionnels dans les films.

Il est intéressant, par ailleurs, de noter que l’utilisation d’ellipses, technique classique du langage cinématographique, a été souvent négligée dans les séquences qui mettent en scène des traditions religieuses clefs du Judaïsme. C’est le cas, par exemple, dans Grine Felder, Der Dibuk ou Tevye der Milkhiker, lors du rituel du lavage des mains, ou encore, et de manière explicite, dans la séquence du Sabbat dans Tevye. Ce manque d’ellipses et la durée de certaines de ces scènes et séquences, exposant longuement et en détail ces traditions sert à l’évidence à véhiculer l’identité juive.

Une telle façon de procéder affecte le flux de la narration, celle-ci paraît être parfois suspendue jusqu’à la fin de la séquence : l’attention du spectateur est alors forcément captée par le rituel représenté ; la narration sert alors seulement de prétexte pour montrer les traditions.

Un autre moyen d’attirer l’attention du spectateur est l’emplacement de la scène à caractère religieux dans le film. Ainsi, la cérémonie de la clôture du Sabbat se situe exactement au milieu de Tevye der Milkhiker, place privilégiée dans tout film. Ceci vaut  également pour la grande séquence du mariage dans Yidl mitn Fidl. Le temps qui leur est accordé est considérable, comparé à la longueur des autres scènes des deux films.

Pourtant, le moyen de véhiculer l’identité juive diffère fortement de film en film. Joseph Green a choisi de montrer dans Yidl mitn Fidl plutôt les traditions séculières et d’exposer davantage le cadre, l’environnement des Ashkénazim en Europe Centrale et Orientale. Ce procédé rend le film accessible à un public non-juif autant qu’à un public juif, ce qui était d’ailleurs l’intention avouée du réalisateur[1]. Ainsi, à plusieurs reprises il consacre toute une série de plans à montrer simplement le shtetl, son architecture et sa population. D’autre part il met en scène verbalement et visuellement les plats ashkénazes typiques. Même le mariage est davantage montré sous un angle profane que religieux, ce qui contraste dramatiquement  avec la scène du mariage de Der Dibuk. Ce dernier film constitue pour ainsi dire le côté opposé, l’autre extrême, soulignant tout au long l’importance de la religion, de ses rites et traditions ainsi que de ses institutions. Der Dibuk est le seul film à se dérouler en grande partie à l’intérieur d’une synagogue, à mettre en scène une fête religieuse officielle et à montrer explicitement et à plusieurs reprises le vestimentaire sacré des croyants. Tevye der Milkhiker et Grine Felder trouvent leur place entre ces deux extrêmes. Tous les deux, ils montrent des traditions et rituels religieux, tout en insistant sur leur caractère quotidien.

Ce corpus du cinéma yiddish met donc l’accent plus ou moins explicitement sur la mise en scène des traditions religieuses et profanes juives, sans pour autant les réduire à un cliché. Dès lors la thèse est permise que ce cinéma ne sert que très marginalement comme reflet du regard des non-Juifs sur les Juifs.

Le corpus comporte pourtant quelques allusions à un environnement non-juif, notamment au niveau verbal, où il y a des allusions, des références à des événements historiques antisémites. La conscience de l’entourage non-juif est donc bien claire, même si les films n’y accordent qu’une place minime. Les rares remarques relatives à un fonds antisémite pourraient être représentatives quant à l’opinion non-juive. Par ailleurs, le caractère de Reb Sender dans Der Dibuk paraît incarner l’éternel préjugé non-juif à propos du « Juif avare et cupide ». Cependant, à l’exception de Tevye der Milkhiker, aucun film ne comporte des véritables personnages « goï » qui pourraient, à l’intérieur même des films, refléter ce regard d’autrui. Qui plus est, la représentation des caractères non-juifs dans Tevye der Milkhiker est clairement négative. De cette façon, ce film serait alors plutôt un reflet du regard que portent les Juifs sur les non-Juifs, et non l’inverse.

Dans le cadre de cette analyse il n’a pas été possible d’étudier la réception des films par le public, ce qui aurait, d’un autre côté, permis de déterminer également la nature de ce dernier. La seule analyse intérieure des films a cependant rendu possible la conclusion que, grosso modo, en négligeant donc des exceptions toujours possibles, le cinéma yiddish est un cinéma exclusivement produit pour une minorité juive en Europe et aux Etats-Unis. Il est ainsi le résultat d’une auto-affirmation pour ce public restreint, servant à véhiculer l’identité juive à travers essentiellement la mise en scène des traditions religieuses juives.

« Les autres », à savoir les non-Juifs ne jouent qu’un rôle mineur dans ce cinéma. Même pendant la période de l’âge d’or de ce cinéma, qui coïncide avec l’ascension au pouvoir des nazis en Allemagne en 1933, le cinéma yiddish ne reflète guère la réalité et l’histoire contemporaines. Même si l’on tient compte d’autres films yiddishs de cette période, Tevye der Milkhiker est de loin la seule œuvre à traiter de manière explicite l’antisémitisme croissant. La plupart des productions yiddish représentent plutôt le rêve d’un monde juif totalement à part.

Notes


[1] Hoberman, op. cit., p. 239

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