Analyse: Traditions religieuses et profanes non-juives

Chapitre troisième:
Les références aux traditions religieuses et profanes non-juives

Pour cette dernière partie de l’analyse, nous avons pris soin de réunir les éléments de tradition non-juive figurant dans les films. Vu la petite quantité de ces éléments par rapport à ceux dans les deux autres parties, il nous a semblé préférable de grouper ensemble la religion et le profane. Par ailleurs, nous avons décidé de considérer l’antisémitisme comme un élément de tradition puisque ayant toujours fait partie de la conscience des non-Juifs . Il suffit, à cet égard, de se rappeler l’histoire européenne.

Tevye der Milkhiker est le seul film du corpus analysé à avoir incorporé explicitement des éléments et des personnages non-juifs dans la narration. Les trois autres films comportent quelques références aux non-Juifs et même quelques figurants d’apparence non-juive, mais la place que ceux-ci occupent est mineure. Dans Tevye der Milkhiker non seulement la présence des non-Juifs se remarque facilement, mais également leur mise en scène comme celle de tout autre élément non-juif, comme par exemple le décor. Les « goïm », les non-Juifs y sont clairement identifiables comme antisémites. Cependant non seulement les non-Juifs sont antisémites dans le film, mais Tevye à son tour est « anti-goïm » : il se moque des grands écrivains russes et ridiculise l’éthique chrétienne.

Au niveau visuel, seulement Yidl mitn Fidl et Tevye der Milkhiker comportent des éléments non-juifs.

A. « NIVEAU » VISUEL

I. Action : Mariage non-juif

Une séquence de Tevye der Milkhiker met en scène les festivités accompagnant un mariage russe, non-juif ; il s’agit des noces de Chave (plans 145 ss).

Les plans de cette séquence montrent une foule dansant sous des arbres fruitiers à côté de longues tables, des hommes engagés dans une lutte entourés de curieux, des hommes dansant la « danse cosaque » ou encore des personnes se poussant sous un jet de vin. Une musique extra-diégétique à thématique « russe » accompagne l’ensemble des plans.

Les hommes et les femmes sont vêtus de costumes folkloriques ukrainiens typiques : chemises et pantalons bouffants, ceintures en étoffe larges, bottes de cuir et toques noires pour les hommes, uniformément moustachus, jupes longues et chemisiers brodés à manches bouffantes pour les femmes. Les costumes soulignent le caractère non-juif de la fête.

La mise en scène dresse un tableau-cliché de « l’ukrainien » avec une connotation fortement négative : ces non-Juifs sont des hommes vulgaires, violents, des alcooliques.

Plus tard dans la même séquence on voit Chave et Fedja à l’intérieur de la maison du prêtre orthodoxe. La dimension chrétienne de la cérémonie du mariage est symbolisée par deux éléments : un autel domestique se trouve au fond de l’image, dominée par une grande croix au centre, et un son de cloches extra-diégétique qui clôt la scène (plan 191).

Le metteur en scène a réuni ici des éléments clefs pour créer ainsi une image stéréotypée de la religion chrétienne.

II. Décor et accessoires

1. Ménage non-juif

Dans Tevye der Milkhiker, plusieurs séquences se déroulent dans des maisons non-juives, telles que celle de Nikita Galagan (plans 225 ss et 294) ou bien celle où a lieu la dispute des habitants mâles du village (plans 220 ss).

La mise en scène de ces demeures contribue à donner une image plutôt négative des caractères non-juifs ; surtout le décor de la seconde sert à illustrer la paresse et la vulgarité des non-Juifs du film. Une série de plans généraux met en relief le caractère négligé et sale de la pièce : des objets divers jonchent le sol, sur la table on aperçoit une bouteille à moitié vide, contenant un liquide transparent, probablement de l’alcool fort. L’impression que donne cette pièce contraste nettement avec la maison de Tevye, toujours impeccable. En outre la demeure des paysans est bourrée de monde ; qui plus est, les gens commencent une bagarre dans la pièce même, renversant et cassant des meubles.

La même impression se dégage de la maison de Nikita Galagan : un endroit mal rangé, bourré de gens et de meubles.

2. Livres, littérature non-juive

Toujours dans Tevye der Milkhiker apparaissent à plusieurs reprises des livres de littérature non-juive. Fedja se présente à son amante avec un livre de Gorki au début du film (plan 17 ss). Cette littérature symbolise en quelque sorte l’amour de Chave pour Fedja, signifiant une Russie noble et belle à ses yeux : contemplant l’image de Gorki elle le compare avec Fedja. Le dialogue du même plan renforce encore, pour Chave, cette « connection » Fedja / littérature russe : elle affirme que Fedja parle comme un livre. Fedja fait cadeau à Chave du second tome des œuvres de Gorki (plan 132 ss). Tevye qui l’a remarqué interroge sa fille sur la nature du livre. Chave lui répond qu’il s’agit d’une œuvre de Gorki et que cet auteur arrive tout de suite après Tolstoï. Son père fait alors allusion à la foi de cet écrivain : « S’il l’on me frappe sur une joue, il faut que je dise merci, et si je vis encore l’année suivante, il faut que je lui présente l’autre face. » Par ces mots il étale son mépris non seulement pour la littérature russe, mais également pour le Christianisme et son éthique. Puis, regardant le portrait de Gorki dans le livre cadré en gros plan, Tevye aussi découvre des ressemblances entre le physique de l’écrivain et celui de Fedja. Il en profite pour retracer de manière fortement négative l’histoire familiale de ce dernier.

La littérature russe sert donc de prétexte à faire des remarques négatives sur les Russes ou non-juifs en général, et à critiquer la morale chrétienne. Il est intéressant de noter que Tevye der Milkhiker est le seul film du corpus à contenir des remarques aussi acerbes et audacieuses. Si dans les autres films on peut aussi relever des remarques sur des faits historiques antisémites, le langage utilisé est cependant beaucoup plus modéré, plutôt défensif[1]. Tevye der Milkhiker est de loin le film le plus agressif en ce qui concerne l’antisémitisme.

III. Personnages

1. Caractères non-juifs

Yidl mitn Fidl comporte quelques figurants non-juifs, identifiables par leur moustache. Exemple le paysan qui emmène Yidl et son père (plan 56). Il fait son invitation en polonais ce qui le distingue immédiatement des protagonistes qui parlent seulement yiddish.

Dans Tevye der Milkhiker on peut remarquer un très grand nombre de personnages non-juifs. Ce sont les habits qui les distinguent des personnages juifs, distinction étant bien plus manifeste chez les hommes que chez les femmes[2].

Tout au long du film, la mise en scène donne une image fortement négative des paysans non-juifs : ils se battent, ils sont impolis, vulgaires, avares et paresseux. On assiste par exemple à une repas à la maison Galagan, où Chave doit travailler comme servante. La famille est réunie autour de la table qui déborde de plats de toute sorte. Les vieux Galagan mangent vulgairement du même plat (plans 243 ss). Toujours chez les Galagan (plan 294) Chave est la seule à travailler. Les autres personnes dans la pièce sont occupées soit à dormir (Fedja) soit à discuter le départ de Tevye. Un des hommes raconte fièrement qu’il vient de voler la belle robe (de Sabbat) de Golde.

Un des caractères non-juifs les plus importants est le galach, le prêtre orthodoxe russe. Ce personnage représente, dans le film, l’institution de l’Eglise. Vêtu d’une soutane noire et d’un chapeau a rebords noirs, il est introduit dormant dans sa calèche (plan 89 ss). Il porte une longue barbe et autour du cou une très grande croix double. A première vue, le prêtre paraît bienveillant à l’encontre de Tevye et des siens. Mais très vite il se met à critiquer le Judaïsme en dénigrant la coutume de couper les cheveux d’une femme juive fraîchement mariée. Il prétend que les filles juives sont ainsi « perdues pour ce monde et le suivant ».

Hypocrite, il propose du thé à Tevye et à sa femme à l’occasion des noces de Chave, affirmant ainsi une situation tout à fait normale. Lorsque Tevye devient furieux de désespoir, le galach le traite avec mépris et finit par le chasser de sa maison.

Pour résumer, dans son ensemble Tevye der Milkhiker s’éfforce à donner une image clairement négative des non-Juifs, tandis que les personnages juifs sont montrés sous un jour favorable. Cette technique, surtout si l’on tient compte de la date de production du film, peut également servir à établir une distinction nette entre Juifs et non-Juifs en vue de garder l’identité juive.

2. Stéréotype juif : Reb Sender

L’analyse des personnages principaux dépasserait largement le cadre de ce mémoire. Néanmoins un des caractères du corpus a attiré notre attention en ce qui concerne l’éternel préjugé antisémite qui veut que les Juifs soient naturellement avares et cupides. Ce stéréotype paraît trouver sa confirmation dans le caractère de Reb Sender dans Der Dibuk. Ce personnage correspond parfaitement aux préjugés-clichés puisque non seulement il adore l’argent mais est aussi cupide et avare.

Ce préjugé très ancien est ancré dans la conscience collective chrétienne depuis des siècles. Il a son origine probablement dans l’Europe moyenâgeuse, époque où, comme on sait, l’Eglise avait interdit aux Chrétiens le prêt d’argent à intérêts. Comme l’économie avait besoin de ces fonctions « bancaires » (quoique archaïques) et puisque beaucoup de professions étaient interdites ou inaccessibles aux Juifs ils avaient trouvé et occupé cette niche[3].

Le caractère de Reb Sender se laisse essentiellement réduire à sa cupidité et son avarice. Les trois plans résumant l’enfance de Léa, par exemple, le cadrent toujours de la même façon : au lieu de s’occuper de sa fille, il est assis en train de compter son argent (plans 73 ss).

Tout au long du film les dialogues soulignent et renforcent ces traits du personnage. Chanan parle de Reb Sender comme de « celui qui est seulement capable de compter de l’argent » (plan 152). Les pauvres du village se plaignent de son avarice au moment du mariage car Sender ne leur a concédé qu’un bout de pain de Sabbat. Reb Sender lui-même insiste à plusieurs reprises sur sa richesse et l’importance de l’argent, par exemple en faisant part à Chanan que seul un homme aisé pourra devenir son gendre (plan 147). C’est le messager qui trace le portrait le plus saisissant de Sender en utilisant la technique de la parabole. Lorsque Sender attend dans l’antichambre du Tzaddik il lui raconte l’histoire d’un homme énormément riche et avare qui n’arrive plus à percevoir les autres hommes dans son entourage justement à cause de son immense fortune (plans 338 s). Sender est en effet aveuglé par l’argent ; il veut le meilleur pour sa fille mais refuse de prendre acte de ses besoins réels. Ainsi sa cupidité et son égoïsme cru sont à l’origine de la mort de Léa.

B. « NIVEAU » SONORE

I. Allusion à des événements historiques extra-filmiques

Seul Der Dibuk comporte une allusion directe à un événement historique extra-filmique. Il s’agit des grands pogromes en Pologne initiés et menés par l’Ukrainien Bogdan Chmielnicki. Ces pogromes ont effectivement eu lieu en 1648, comme Léa l’explique à Chanan, lorsqu’ils se trouvent devant la tombe du couple saint sur la place principale de Brinitz (plans 137 ss). Historiens et autres écrivains mentionnent bien ces grands pogromes dans leurs ouvrages[4], mais ce nom, en tant que traumatisme collectif, est tellement ancré dans la mémoire collective qu’il apparaît jusque dans des ouvrages d’auteurs ashkénazes contemporains comme Israel Josua Singer[5].

Bogdan Chmielnicki, un noble ukrainien essaya en 1648 de déclencher une révolte contre les oppresseurs polonais pour obtenir l’indépendance de l’Ukraine. Mais ce fut la population juive qui devint victime de cette invasion en Pologne, car les Juifs étaient considérés comme les protégés de la noblesse polonaise, jouissant de certains privilèges. C’est que les Juifs avaient été « invités » à venir s’établir dans le pays, quelques décennies avant, afin de faire démarrer son développement économique[6]. L’agression des cosaques était dirigée essentiellement contre la population civile juive des shtetl. Environ deux cents communautés juives ont été détruites, littéralement éradiquées dans le cadre de ces pogromes. Selon certaines estimations presque vingt pour-cent de la population juive auraient péri alors[7].

Dans Tevye der Milkhiker, l’expulsion de Tevye et de sa famille du village est justifiée comme étant basée sur « l’ordre du Tsar » (plan 254). En effet, pendant le règne du dernier Tsar, Nicolas II, les Juifs furent expulsés par décret de leurs villages[8]. La narration du film repose donc sur des faits historiques authentiques – ce qui renforce encore l’aspect dramatique de l’action.

II. Sentences antisémites

Ce n’est que dans Tevye der Milkhiker que l’on trouve des remarques antisémites explicites faites par des non-Juifs. Lorsque Tevye se fait chasser de la maison du prêtre à l’occasion des noces de sa fille il s’adresse, en demandant de l’aide, à Nikita Galagan. Celui-ci réagit de manière très rude disant qu’il ne veut pas être importuné par Tevye (plan 180).

Dans le même contexte, la remarque « Vous êtes une plaie !» de la mère Galagan est clairement antisémite (plan 183). Toujours dans le contexte du mariage, deux invités arrivant en calèche sont franchement surpris de voir Tevye et Golde participer au mariage de leur fille (plan 187 ss) ; ils remarquent que Fedja n’aurait pas dû prendre une Juive pour femme.

Un peu plus tard, pendant la réunion des paysans où est discutée la décision du conseil d’expulser Tevye du village, un seul homme prend la défense du laitier, affirmant que c’est un homme bon et honnête. Un autre confirme cette remarque mais insiste en même temps sur le fait que Tevye est juif (plans 220 ss).

III. Observation des personnages juifs : « auto-pitié »

Dans trois films, un personnage juif, chaque fois, fait verbalement allusion à l’antisémitisme, quoique ces commentaires soient d’une franchise plutôt différenciée.

a)         Dans Der Dibuk, Note, dans la séquence où l’on célèbre Hosanna Rabbah au début du film (plan 48), réagit au commentaire du Messager qui relève le danger de faire des serments précipités, en affirmant que « Nous les Juifs, nous serions mal partis si nous n’avions pas confiance en Dieu. » Par ces mots il fait allusion au sort des Juifs dans la Diaspora, aux pogromes, à l’antisémitisme, etc.

b)        Dans Grine Felder, lors d’une discussion avec Levi, Tsine marque son étonnement face à l’idée qu’un Juif ne devrait pas se battre. A son avis un Juif devrait être aussi fort qu’un goï (plan 146).

c)         Tevye der Milkhiker contient les remarques antisémites les plus « directes ». Lors de l’entretien de Tevye et Chave, le père essaie d’expliquer à sa fille qu’il faut se méfier de tous les goïm, car même ceux qui prétendent être des amis n’hésiteraient pas à jeter des pierres contre les Juifs « lors d’une petite fête, un pogrome » (plan 135 ss). Il utilise le terme « pogrome » et se réfère ainsi à la réalité extra-filmique.

Plus tard, il établit le rapport avec le peuple juif dans le contexte de l’histoire mondiale. Il réagit aux larmes de Zeitel après le départ de la commission chargée de lui signifier la décision d’expulsion. Il dit : « Est-ce que ceci est du nouveau ? Quand est-ce que nous n’avons pas été expulsés ? » (plan 281). Ce « nous » est une allusion très claire aux Juifs en général, non pas à la famille de Tevye en particulier ; et met en relief, une fois de plus, l’attitude antisémite des voisins chrétiens.

Ces quelques allusions à l’antisémitisme servent sûrement à rappeler aux spectateurs la réalité telle qu’elle existait à l’extérieur de la salle du cinéma. Il doit cependant surprendre que les quatre films ne contiennent pas plus de ces allusions. Ce cinéma semble délibérément vouloir éviter une réflexion sur le problème actuel de l’antisémitisme (à l’époque), sous la forme du nazisme triomphant. A rappeler dans ce contexte que le régime nazi était arrivé au pouvoir en 1933, donc trois ans avant la production de Yidl mitn Fidl. Aucune réflexion sur cet antisémitisme dont Molly Picon au moins semble avoir été consciente[9]. Pour ce qui est de Tevye der Milkhiker il a été produit en 1939, l’année où éclata la Seconde Guerre Mondiale. C’est le seul film à traiter de façon explicite la réalité historique – toutefois en changeant le contexte historique.

Notes


[1] Voir p. 129

[2] Voir p. 84

[3] Prager, Dennis et Telushkin, Joseph. Why the Jews ? – The Reason for Antisemitism. New York : Simon and Schuster, 1983, pp. 74 ss

[4] Grunewald, Jacquot. Ils sont fous ces Juifs. Paris : Albin Michel, 1993, p. 65 ; Barnavi, op. cit., p. 146 ; Baron 1987, op. cit., p. 45

[5] Singer, Israel Josua. Von einer Welt, die nicht mehr ist – Erinnerungen. München, Wien : Carl Hanser Verlag, 1991, p. 152

[6] Barnavi, op. cit., p. 118, 154

[7]Abramsky, Chimen, Jachimiczyk, Miciej, et Polonsky, Antony (dir.). The Jews in Poland. New York and London : Basil Blackwell, 1986, 1988, p. 5

[8] Baron 1987, op. cit., p. 57

[9] Picon/Bergantini Grillo, op. cit., pp. 66 s

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