Chapitre Second:
Traditions juives profanes
A. « NIVEAU » VISUEL
Le tableau suivant rend compte de la répartition des éléments de traditions profanes juives au niveau visuel.
| Dibuk | Yidl | Tevye | Grine Felder | ||
| Action |
Superstition |
X | X | ||
| Klezmorim au shtetl | X | X | |||
| Voyager | X | X | X | X | |
| Emigration | X | X | |||
| Décor | Shtetl | X | X | ||
| Nourriture | X | X | X |
Quelques aspects des traditions profanes juives tels que la superstition, le phénomène des klezmorim ou encore – au niveau du décor – le shtetl et la nourriture sont typiquement ashkénazes, reflétant les particularités de la vie de la communauté juive en Europe Centrale et Orientale telle qu’elle existait jusqu’au début de la Seconde Guerre Mondiale.
I. Action
1. Superstition
a) Dans Der Dibuk le spectateur est confronté à plusieurs reprises au phénomène de superstition. Avant le départ de Reb Sender et Note pour Klimovka. Note propose à Chanan une boisson en tant que « bonne action », de « bon geste » (plan 166). Il demande en retour une bénédiction de Chanan pour que le voyage soit placé sous le signe de la bonne chance. Nous n’avons pas réussi à trouver une explication à ce geste, il s’agit vraisemblablement d’une superstition puisque le personnage en question considère lui aussi la bénédiction de la part d’un étudiant du Talmud comme « fer à cheval supplémentaire ».
Plus tard, à deux reprises il s’agit de se protéger contre le « regard méchant ». Dans la séquence où Reb Sender négocie avec le père de son beau-fils potentiel celui-ci est en train d’étudier, en compagnie de son Rebbe, dans l’attente de l’interrogation (plan 184). Le jeune homme est très nerveux et inquiet et n’arrive pas à se concentrer sur le texte. Son Rebbe décide alors, pour le calmer, de le protéger du regard méchant : il prend le chiffon du jeune homme, le tient entre ses mains et crache légèrement dessus. Ensuite il se tient en face de son élève, tenant le chiffon derrière la tête de celui-ci et lèche son front légèrement de gauche à droite. Après cet acte le professeur se rassied et, le chiffon toujours entre ses mains, murmure la formule magique: « Dans les forêts, dans les champs, pour moi et pour toi », et, tout en tenant le chiffon entre ses mains il crache à quatre reprises à droite et à gauche. Le même plan montre le père du jeune homme qui entre dans la pièce et s’exclame que des formules magiques sont inutiles désormais puisque Reb Sender vient de partir. Il doit donc effectivement s’agir d’un acte superstitieux.
Ce topos, le regard méchant et sa prévention apparaît une autre fois. En route pour le cimetière, Fraide et Léa se trouvent sur la place principale de Brinitz (plan 256). Un porteur d’eau, entrant dans le champ, fait des compliments à la jeune mariée en riant follement. Fraide note avec effroi que les sceaux du porteur sont vides, ce qui porte malheur. Elle s’écrie instantanément : « Que le regard méchant se perde dans la contrée sauvage! », formule protectrice contre le regard méchant, ce qu’elle scelle d’un crachement par terre.
Dans les deux cas les gestes et paroles des personnages sont destinés à protéger les jeunes gens contre le regard méchant. C’est que la vie des habitants « ordinaires », peu instruits du shtetl était sous la coupe de nombreuses superstitions. Le « regard méchant » est redouté le plus souvent par rapport aux bébés pas encore ou tout juste nés, il y a de multiples gestes et actions pour s’en protéger. Par exemple on évite de parler d’une naissance facile, car le « regard méchant » pourrait tomber sur le nouveau-né[1].
Léa s’évanouit à la tombe lors des funérailles de Chanan et est alors guidée par Fraide vers la sortie du cimetière. Léa s’arrête pour se retourner vers la tombe (plan 253). Ce geste déplaît à Fraide qui la somme de partir puisqu’il ne faut pas se retourner lorsque l’on quitte une tombe. Là encore on est en présence d’un moment de superstition.
b) Grine Felder comporte également une scène de superstition (plan 186), similaire à celle du fiancé potentiel et son Rebbe dans Der Dibuk. La mère, Rochel, fait pratiquement les mêmes gestes à l’égard de sa fille Tsine (cracher) que le professeur du jeune homme. Puisque nous savons par une explication intra-filmique de Der Dibuk qu’il s’agit là d’une mesure préventive contre le regard méchant, nous l’interprétons de la même façon pour le cas de Grine Felder.
La présence des éléments de superstiton dans les deux films paraît les coder davantage ce qui est un argument en faveur de la thèse d’un public extrêment ciblé.
2. Klezmorim dans le shtetl
Deux des quatre films montrent des scènes avec des klezmorim (musiciens) exerçant leur métier dans les rues du shtetl ou à l’intérieur de maisons lors d’occasions spéciales. Il s’agit des deux films polonais, Der Dibuk et Yidl mitn Fidl.
Le premier ne contient qu’une telle scène, tout au début, lorsqu’une fête religieuse est célébrée. Le plan 5 qui introduit l’intérieur de la maison du Tzaddik montre très brièvement les klezmorim. Ces derniers se tiennent derrière la grande table en accompagnant les chants des disciples. On y voit un contrebassiste, un clarinettiste, et deux violonistes.
Yidl mitn Fidl, suite à la conception même du film, comporte toute une série de scènes et de séquences mettant en valeur le savoir-faire des klezmorim. Tout au long du film on assiste à des prestations dans les rues du shtetl. Le nombre des musiciens varie entre un (dans la première séquence du film) et cinq (lorsque Teibele se joint à la « philharmonie » en tant que chanteuse). Ces différentes prestations ont lieu, la plupart du temps, dans des cours intérieures d’immeubles, où les habitants manifestent le plaisir qu’ils ont à écouter cette musique par le fait de jeter des pièces d’argent aux pieds des klezmorim (p. ex. plans 170 et 436).
Le film montre également la tradition d’embaucher des musiciens à l’occasion de noces et d’autres fêtes[2] : pendant la longue série de séquences traitant les noces, vers le milieu du film, les klezmorim font constamment partie des images. Ils accompagnent musicalement le badchen lors de la cérémonie bedeken di khale[3], jouent à l’occasion de l’arrivée des mariés sous la huppah et assurent finalement la distraction musicale des invités pendant la fête qui suit la cérémonie du mariage. Détail intéressant : les klezmorim ne sont jamais cadrés à l’avant-plan ou de près, mais se « fondent » plutôt avec le cadre des festivités[4] ; ils font tout naturellement partie de la scène. Cette présence tellement naturelle est d’ailleurs également « soulignée » par le fait qu’ils ne sont jamais mentionnés par les autres personnages. Seul leur disparition à la fin est remarquée (plan 413).
La tradition des klezmorim s’est développée au Moyen-Age, en Europe de l’Est. Ces groupes de musiciens devaient être constitués au moins de violon, flûte, contrebasse et cymbale[5]. Ils jouaient de préférence à l’occasion de fêtes familiales, mais aussi dans les synagogues à l’occasion de fêtes religieuses comme Hanukah ou Hosanna Rabbah. Les musiciens étaient toujours des Juifs[6].
Yidl mitn Fidl est, nous avons pu le voir, plutôt de nature séculière. Toutefois ce film véhicule également l’identité juive et surtout juive-ashkénaze puisqu’il illustre de manière très nette des aspects profanes de la vie dans le shtetl telle que la présence des klezmorim, tout comme le cadre du shtetl lui-même (voir pp. 109 ss).
3. Voyage
Le topos du voyage se trouve dans tout le corpus. Contrairement aux productions américaines où le voyage d’un ou de plusieurs protagonistes ne constitue qu’un épisode au début du film, les deux productions polonaises insistent beaucoup plus sur ce point de la narration, Yidl mitn Fidl même dans une mesure extrême.
a) Dans Tevye der Milkhiker, l’idée de voyage se réduit à l’arrivée de Zeitel et de ses deux enfants. Le voyage est déjà accompli ; la film se contente de trois plans cadrant mère et enfants assis sur la voiture à chevaux conduite par un non-Juif (plans 19 ss).
Les deux plans, à la fin du film, qui suggèrent le départ de la famille seront traités plus tard[7].
b) Au début de Grine Felder, Levi Yitshok en vue de trouver « la lumière de la vérité » décide de quitter la synagogue et la Jeshiva (plan 5)[8]. Son voyage est suggéré par un plan (9) le cadrant en train de marcher. Derrière lui une série d’images de paysages différents se suivent en plans enchaînés, symbolisant ainsi son itinéraire. Tout cela dure presque 20 secondes.
c) Le voyage d’un shtetl à l’autre était une occupation très répandue en Europe de l’Est. Très souvent des élèves du Talmud, si dans leur shtetl natal il n’y avait pas de Jeshiva, entreprenaient de longs voyages pour se rendre à une grande Jeshiva en vue de faire des études. Ceci est montré dans Der Dibuk, où Chanan voyage à pied pour se rendre à Brinitz (plans 77 ss). Les plans illustrant cette scène sont très larges ce qui souligne visuellement la suprématie de la nature et la pauvreté du jeune homme réduit à voyager à pied. La situation se répète plus tard puisque Chanan se retrouve sur la route après avoir appris la nouvelle du voyage de Reb Sender en vue de négocier le contrat de mariage pour sa fille (plan 188).
Chanan n’est d’ailleurs pas le seul dans le film à entreprendre des voyages. Sender le fait aussi, p. ex. pour se rendre chez son Tzaddik. Le fiancé effectue également un voyage, à Miropol, en compagnie de son père et des invités pour épouser Léa, libérée du dibuk.
d) Yidl mitn Fidl est le film qui comporte le plus de scènes évoquant le voyage. La troisième séquence p. ex. illustre le début de la vie vagabonde de Yidl et de son père comme klezmorim ambulants. Elle débute par un plan rapproché sur des pieds marchant sur la route, finissant par montrer les deux musiciens, balluchons et instruments à la main. Un peu plus tard on les voit sur une voiture à cheval, assis sur une cargaison de foin. La maigreur de l’animal fait d’ailleurs comprendre dramatiquement la misère extrême en Europe Orientale (plans 64 ss). Cette scène de voyage est la plus longue du film, elle dure presque deux minutes.
Un autre voyage – en calèche cette fois-ci – précède la grande scène des noces. Il illustre le déplacement des musiciens pour cette fête. Seul le montage de plans des jambes du cheval et des roues des calèches symbolise ce voyage (plans 322 ss).
Les trois dernières séquences du film traitent également de ce thème, mais sous le signe de l’émigration. Par conséquent, cette scène sera analysée dans le sous-chapitre suivant.
4. Emigration
Yidl mitn Fidl et Tevye der Milkhiker traitent plus ou moins explicitement le phénomène de l’émigration. C’est que vers la fin du dix-neuvième siècle l’émigration massive de Juifs ashkénazes vers les États-Unis (et d’autres pays) avait commencé, elle ne s’est arrêtée qu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale[9]. En tout, plus de deux millions de Juifs sont venus d’Europe Centrale et Orientale.
a) La fin de Yidl mitn Fidl illustre même de façon poignante le rêve qu’avaient et ont bien des gens, Juifs et non-Juifs, d’émigrer vers les Etats-Unis, d’y commencer une vie nouvelle, heureuse et prospère. Le spectateur vit une scène d’adieux déchirante sur les quais entre Yidl et Aire, d’un côté, Isaak et les amis de l’autre (plans 599 et 601). Une série de gros plans souligne l’atmosphère de départ, cadrant en très large un immense bateau à vapeur, les voyageurs et la foule sur les quais. Il est d’ailleurs probable que ces images (plans 598 ss) soient des images de stock.
b) « L’émigration » dans Tevye der Milkhiker est esquissée par deux plans seulement qui, à la fin du film, cadrent la charrette à chevaux, tirée par le vieux cheval blanc de Tevye. Sans l’aide des dialogues dans les plans 295 à 297 il ne serait pas possible d’interpréter leur départ comme le départ pour un autre pays, une émigration.
En illustrant de manière plus ou moins détaillée le thème de l’émigration, les deux films traitent un des sujets les plus chers aux Juifs ashkénazes qui en partie ont vécu eux-mêmes ces moments. Il en résulte un moment d’identification.
II. Décor et accessoires
1. Shtetl
Le shtetl représente l’espace vital dans les deux productions polonaises. Shtetl est un mot yiddish et signifie « petite ville ». Le shtetl est un phénomène urbain particulier au monde des Juifs ashkénazes. On trouvait ces petits centres urbains surtout dans la « zone de colonisation », c’est-à-dire la zone géographique allant de la Mer Baltique jusqu’à la Mer Caspienne, en incluant grosso modo la Lituanie, la Pologne, et l’Ukraine[10].
C’est uniquement dans cette zone que d’après les édits de Catherine la Grande de Russie les Juifs étaient autorisés à s’établir[11].
Le shtetl, phénomène socioculturel, a fasciné plus d’un chercheur, écrivain ou photographe. La population de ces petites villes était juive, exclusivement ou presque, vivant généralement dans une pauvreté et misère extrêmes. Des représentants célèbres de la littérature yiddish comme Scholem-Aleykhem, Schalom Asch, Isaak Bashevis Singer ou encore Manès Sperber ont décrit ce milieu avec force détails et beaucoup de tendresse[12].
a) Der Dibuk contient quelques plans généraux (14-15, 44 ou 54) qui montrent, quoique de façon plutôt abstraite, l’architecture du shtetl. Cependant, ce film n’accorde pas beaucoup d’attention à ce cadre. Contrairement à Yidl mitn Fidl, il s’agit ici seulement d’un fond, d’un cadre pour l’action. L’espace du shtetl dans Der Dibuk sert uniquement à créer et à renforcer l’atmosphère sombre du film. D’ailleurs la moitié du film à peu près se passe à l’intérieur de bâtiments.
Néanmoins, ces rares plans illustrant le shtetl le recréent fidèlement – quoique « à l’expressionniste » : les rues y sont étroites, non-pavées ; les maisons basses à toitures pointues de taille différente se pressent l’une contre l’autre. Le point commun réside dans leur misère (plans 14 s). Les maisons des plus aisées sont construites à deux étages, avec un balcon au-dessus de l’entrée principale, soutenu par une série de poteaux, créant ainsi une sorte de véranda en bois. Ces maisons se trouvent en général au centre du shtetl, autour de la place principale[13]. Cette situation est reproduite par Der Dibuk où la maison du richissime Reb Sender donne sur la place principale. Le shtetl comporte au moins un cimetière, une maison de prière et une mikva, le bain rituel[14]. Ces trois éléments aussi se retrouvent dans la description de Brinitz.
b) Dans Yidl mitn Fidl par contre l’importance du shtetl est infiniment plus grande. Joseph Green, le réalisateur, a pris soin de montrer tout au long du film des ruelles et des maisons du shtetl typique. C’est que, nous avons pu le montrer dans la partie relative à l’histoire de la production, Yidl mitn Fidl a bien été tourné en partie dans les studios de Greenfilm, mais l’essentiel du tournage a eu lieu dans un petit shtetl polonais authentique, Kasimierz, non loin de Varsovie. Le film d’ailleurs ne cherche pas à escamoter ce lieu de tournage : tout au début du film on voit une petite ville en plan d’ensemble avec un sous-titre en anglais, « Kasimierz, small market-town » (« Kasimierz, petite ville de marché »). Ce shtetl est introduit avec une série de plans larges « focussant » des maisons et le marché. Ensuite la taille des plans se rétrécit peu à peu pour finir en plans rapprochés montrant différents habitants (plans 1 ss).
Selon les deux anthropologues Zborowski et Herzog le shtetl se définit surtout par ses habitants ; les « Juifs du shtetl » se réfèrent, en parlant de « leur shtetl » effectivement à la communauté dans laquelle ils vivent, et non à l’ensemble architectural de la ville[15].
Le film, dans sa longue séquence d’ouverture, documente la population dans le contexte du marché. Le jour du marché est le jour le plus animé de la semaine dans le shtetl: Juifs et non-Juifs tous confondus se pressent dans les rangées pour faire de bonnes affaires. Il est coutume de marchander, et surtout les femmes passent championnes dans cet exercice[16]. Un autre détail signifiant complète cette description du shtetl reproduisant une sorte de cliché folklorique : le puits, une foule immense grouille autour, le porteur d’eau. Ces porteurs d’eau font partie intégrale de l’infrastructure du shtetl. Extrêmement pauvres ils gagnaient chichement leur vie en apportant de l’eau aux différents ménages. Manès Sperber, un écrivain Juif né en Galicie[17], les a immortalisés dans « Die Wasserträger Gottes »[18].
Une quinzaine de plans sont consacrés à peindre le milieu avant la première apparition de l’héroïne. Ce procédé pourrait avoir été choisi dans le but de recréer l’atmosphère typique d’une journée de marché au shtetl. Green prend soin de souligner le caractère juif du shtetl en cadrant de préférence des vieillards en plan rapproché (p. ex. plans 11 ou 14) ; leur aspect permet tout de suite leur identification en tant que Juifs.
Le film montre plus tard les ruelles désertes du shtetl (plans 33 ss). Ces ruelles sont très étroites, laissant passer à peine une charrette les maisons sont basses, avec des fenêtres condamnées, la partie basse des maisons est crasseuse ce qui est dû au fait que les ruelles ne sont pas pavées. Ces quelques plans correspondent au détail près à la description que donne Manès Sperber du shtetl Zablotow[19]. A mentionner encore que Molly Picon, l’actrice principale du film, a insisté dans son autobiographie sur le caractère extrêmement pauvre et minable de Kasimierz[20].
Yidl mitn Fidl comporte encore plusieurs séries de plans qui illustrent l’architecture dans le contexte des klezmorim dans le shtetl (p. ex. plans 119-125 et 424-425). Ces séries de plans ne font voir aucun acteur, leur raison d’être est visiblement documentaire.
Plusieurs documents photographiques font montre de l’architecture du shtetl ; on en trouve par exemple dans l’ouvrage de Zvi Gitelman ou dans l’ouvrage édité par Joachim Riedl[21]. En comparant ces documents photographiques avec les images filmées on peut noter quelques divergences, notamment en ce qui concerne la construction des bâtiments. Il n’est guère possible de vérifier l’ensemble des différences architecturales dans les shtetl en Europe de l’Est. De l’autre côté nous savons que Yidl mitn Fidl a été effectivement tourné à Kasimierz, une petite ville étant connue pour sa grande population juive et son charme de shtetl authentique.
On peut donc dire que ce film, en montrant à plusieurs reprises des détails de maisons du shtetl, opère à un niveau documentaire. Ce faisant, il véhicule en même temps l’identité juive des ashkénazes.
2. Nourriture
Comme tous les films montrent des scènes de repas tous contiennent aussi des plans exhibant la nourriture, plus précisément des plats ashkénazes.
a) Der Dibuk, comporte seulement un plan de ce genre ; c’est la carpe apportée par Note lors le dîner du Sabbat (plan 120). Il s’agit d’un plan général qui ne met aucunement en valeur le plateau avec le poisson.
b) Dans Tevye der Milkhiker, deux scènes de repas mettent l’accent sur la nourriture. Au début du film Tevye coupe du pain (plans 81 s) et Golde arrive avec la casserole de Borchtch (plans 85 ss). L’autre scène se déroule chez les Galagan ; Chave apporte également une casserole de Borchtch et la pose sur la table. Dans les deux cas la nature du plat est annoncée par un des personnages.
c) Grine Felder montre des pommes de terres, du lait et du pain dans la scène du repas (plans 196 ss), ainsi que des pommes (plans 241 ss). Avant le début du repas Tsine annonce ce qu’il y aura a manger (plan 191), répondant à la question de son frère aîné.
d) Yidl mitn Fidl accorde une place bien plus importante à la nourriture ; au total il y a six séquences correspondantes. Une de ces séquences se passe dans la cuisine pendant les préparatifs des noces : la cuisinière est en train d’écailler un énorme poisson, probablement pour le fameux plat ashkénaze gefilte fisch, du poisson farci (plan 335). Ce plan pourrait d’ailleurs être une citation du film yiddish Yidishe Glikn, réalisé en URSS en 1925 par Alexander Granovsky ; cette œuvre comporte effectivement un plan sensiblement pareil. Toujours dans ce contexte de la cuisine, Yidl à un certain moment se dirige au four pour y soulever les couvercles des casseroles. En même temps elle critique la façon de cuisiner de Tsimes avec Kishkes (plan 348). Il s’agit ici d’un plat de viande typiquement ashkénaze, une sorte de pot au feu avec des saucisses[22].
La dernière partie du film commence avec un plan rapproché de gefilte fisch, coupé en tranches par la veuve (plan 450). Plus tard la veuve apporte à Isaak son petit déjeuner : du lait et un bejgl (plans 462 ss). Un bejgl est un petit pain en forme d’anneau, qui est d’abord cuit à l’eau et dont la cuisson est terminée au four. Originaire du shtetl il est par la suite devenu une spécialité new-yorkaise[23].
Tous les films introduisent généralement la nourriture et les plats spécifiques en les annonçant au préalable. Dans trois des quatre films, les scènes de repas sont rares ; seul Yidl mitn Fidl en contient plusieurs. Puisque ce film montre presque uniquement des plats spécifiquement ashkénazes, qui sont identifiables en tant que tels, il évoque par là l’identité juive ashkénaze.
B. « NIVEAU » SONORE
Le tableau suivant donne une idée de la répartition, dans les quatre films, des éléments sonores relatifs aux traditions profanes véhiculant l’identité juive.
| Dibuk | Yidl | Tevye | Grine Felder | ||
Dialogues |
Légendes | X | |||
| Référence à des personnes juives extra-filmiques | X | ||||
| Émigration | X | X | |||
| Musique | Chansons folkloriques | X | X |
I. Dialogues
1. Légendes
Der Dibuk est le seul film dans lequel des personnages font allusion aux légendes ashkénazes. Ceci n’est guère surprenant puisque le film est basé sur la fameuse pièce de théâtre d’An-Ski qui s’était inspiré de la légende du dibuk[24]. Cette légende est profondément ancrée dans la mémoire collective des habitants du shtetl[25], elle fait partie du patrimoine culturel de ce milieu. Lorsque Léa se trouve au cimetière le Messager lui raconte la légende d’après laquelle parfois des âmes de défunts se glissent dans le corps de personnes qu’ils avaient aimées ; ces âmes sont alors appelés « dibuk » (plan 268).
Ainsi, le metteur en scène prend soin d’expliquer expressément cette légende. De plus, cette scène se trouve au milieu du film, lui donnant par là une certaine importance.
2. Référence aux personnes juives extra-filmiques
Yidl mitn Fidl est le seul des quatre films à comporter des noms de personnalités juives extra-filmiques. Ceci est le cas à deux reprises.
a) La première fois, au début du film, quand les quatre musiciens viennent de décider de rester ensemble et de fonder une « philharmonie » Isaac Kalamutge étale son « grand passé musical », les concerts qu’il avait donnés à Nice, avec Huberman – ce qui provoque le rire général (plan 172). C’est que Bronislav Huberman[26] était un des violonistes les plus célèbres de son époque. Il avait fondé en 1936 (qui est d’ailleurs, rappelons-le, l’année de la production du film !) « The Palestine Orchestra » qui plus tard sous le nom d’« Israel Philharmonic Orchestra » devait gagner une réputation mondiale[27].
b) La seconde référence à une personnalité juive est faite par le directeur de théâtre au moment où il « découvre » Teibele dans la cour de l’immeuble. Il la compare alors avec la célèbre Sarah Bernhardt (plan 479), une actrice et chanteuse française très célèbre à son époque[28]. D’origine juive, elle fut baptisée à l’âge de dix ans, mais est toujours restée fière de son héritage culturel juif[29].
3. Emigration
Nous avons déjà mentionné le phénomène de l’émigration massive, à la fin du XIX° siècle, vers les Etats-Unis et d’autres régions du globe comme la Palestine et l’Amérique du Sud[30]. Ce topos souvent traité dans les films yiddishs[31] se retrouve dans deux des quatre films étudiés ici.
a) Dans Tevye der Milkhiker, il est question d’émigration à la fin du film, lorsque Tevye, aidé de Zeitel, fait les bagages à la suite de leur expulsion (plans 295 ss). Il dit : « Zeitel, allons en Israël! » Zeitel lui demande alors pourquoi Israël. Son père réplique qu’il vaut mieux aller en Israël qu’aux Etats-Unis, en Argentine ou en Palestine car ils ne seraient pas capables de parler la langue locale. Son autre argument est qu’Israël est le pays des lieux saints de la Bible et des ancêtres du peuple d’Israël.
Il est intéressant de noter ce genre de dialogue dans une production américaine. Il faut cependant se rappeler la date et le contexte historique de la production du film. En 1939 la Seconde Guerre Mondiale éclate. Les Etats-Unis, à cette époque, n’étaient pas enclins à s’engager dans ce conflit « européen », le Sionisme inauguré par Theodor Herzl connut une vague d’enthousiasme parmi les Juifs du monde entier[32].
b) Dans Yidl mitn Fidl, vers la fin du film (plan 593) un agent américain essaie de convaincre Yidl de se fixer aux Etats-Unis sans Froim, son grand amour. Les mots « USA » et « Amérique » figurent dans des répliques de cet homme.
Les deux films reprennent un thème extrêmement actuel de l’époque. Beaucoup de Juifs ashkénazes se trouvaient déjà aux Etats-Unis ou ailleurs dans le monde, ou bien étaient sur le point d’émigrer. Ces films par leurs allusions répondent donc à la réalité vécue par le spectateur typique, et par-là ils établissent une certaine identification et véhiculent aussi cette identité.
II. Musique
Der Dibuk et Yidl mitn Fidl contiennent tous les deux des passages musicaux, des chansons yiddishs folkloriques.
a) Der Dibuk en comporte trois : la première est chantée par Note pendant qu’il est assis sur les marches de l’entrée de la maison de Sender, en train de nettoyer et de polir les harnais des chevaux. Il chante une chanson à mélodie typiquement klezmer, parlant de chevaux et de voyages (plan 145). La seconde chanson est chantée par Léa pendant qu’elle est occupée à broder une nappe. Chanan entend cette chanson mélancolique qui raconte l’histoire déchirante d’une jeune fille délaissée par son amant. (plans 185 s). La troisième chanson est également chantée par Léa, au cimetière. En pleurs, elle chante une chanson très mélancolique, s’adressant aux enfants jamais nés de l’amour entre elle et Chanan (plan 271).
b) Yidl mitn Fidl comporte plusieurs chansons folkloriques. Ces chansons se divisent en deux catégories. On en trouve d’abord dans le cadre des performances des musiciens ou de Yidl sur scène. La seconde catégorie reflète la technique de la comédie musicale où les chansons servent à exprimer l’état d’âme des personnages.
La première catégorie figure trois fois dans le film, mais seulement dans la seconde moitié. Deux sur trois fois c’est Teibele qui chante une chanson mélancolique à propos du chagrin enfermé dans le violon du klezmer (plans 424 ss et 470 ss). La troisième performance est donnée par Yidl remplaçant Teibele au théâtre. Yidl raconte, partiellement en chantant, ce qu’elle a vécu depuis de départ de son shtetl, en compagnie de son père, pour gagner sa vie comme klezmer. Y sont incorporées des passages des chansons Yidl mitn Fidl et de Oj ! Mamme ! Bin ikh farlibt ! (plans 563 ss).
La seconde catégorie comprend quatre chansons qui toutes mettent l’actrice Molly Picon en valeur. Il s’agit de Oj ! Mamme ! Bin ikh farlibt !, Shpil di fidl, shpil, Yidl mitn Fidl ainsi que Schicker freunde, schicker. Yidl mitn Fidl est chantée à deux reprises ; au début du film, lorsque la vie vagabonde de Yidl et Aire commence ainsi qu’après la scène de mariage (plans 64 ss et 420 ss). Schicker freunde, schicker est chantée dans la taverne par les quatre klezmorim illustrant leur état d’ivresse déjà fortement avancée.
Toutes ces chansons ont été spécialement écrites pour le film par Abe Ellstein. Les deux chansons Yidl mitn Fidl et Oj ! Mamme ! Bin ikh farlibt ! figurent d’ailleurs dans le livre de Norman Warembud, présentant une section de chansons yiddishs écrites pour le théâtre devenues célèbres[33]. Un documentaire sur le cinéma yiddish utilise d’ailleurs la première avec les paroles « légèrement »modifiées[34]. « Das Leben ist ein Spass » (« la vie est belle ») a été remplacé par la tournure « Gehen wir ins Gas » (« Nous allons dans le gaz »), allusion sinistre aux chambres de gaz nazies. Ce qui illustre, d’une manière plutôt lugubre, à quel point cette chanson était devenue populaire.
Notes
[1] Zborowski/Herzog, op. cit., p. 248 ss (d)
[2]Rubin, Ruth. Voices of a People – The story of Yiddish Folksong. New York : McGraw-Hill Book Company, 1973, p. 118
[3] Latner, op. cit., p. 9
[4] P. ex. plans 375, 379, 386, 392 ou 397
[5] Rothmüller écrit par contre que ces groupes de klezmorim étaient en général constitués d’un clarinettiste, violoniste, contrebassiste et d’un batteur : Rothmüller, Aron Marko. The Music of the Jews – An Historical Appreciation. South Brunswick : Thomas Yoselhoff, 1969, p. 172
[6] Landman, Isaac (dir.). The Universal Jewish Encyclopedia. New York: Universal Jewish Encyclopedia Co., Inc., 1942, 1948, vol. 8, pp.55 s
[7] Voir p. 110
[8] Une institution supérieure enseignant la Torah et le Talmud
[9] Baron, op. cit., pp. 69 ss
[10] Howe, Irving. World of Our Fathers – The Journey of the East European Jews to America and the Life They Found and Made. Ney York and London : Harcourt Brace Jovanovich, 1976, p. 5
[11] Baron, Salo W. 1987, op. cit., p. 13
[12] P. ex. Sperber, Manès. Die Wasserträger Gottes – All das Vergangene… Wien : Europaverlag, 1974, ou Singer, Isaac Bashevis. Mein Vater der Rabbi. Hamburg : Rowohlt Verlag, 1971
[13] Zborowski/Herzog, op. cit., p. 61
[14] Zborowski/Herzog, op. cit., p. 45 (d)
[15] Op. cit., p. 44 (d)
[16] Zborowski/Herzog, op. cit., pp. 63 ss
[17] Encyclopedia Judaica, op. cit., 1971, vol. 15, p. 261
[18] Traduction littérale : Les porteurs d’eau de Dieu
[19] Op. cit., pp. 19 ss
[20] Picon, Molly et Bergantini Grillo, Jean. Molly! – An Autobiography. New York : Simon and Schuster, 1980, p. 67.
[21] Gitelman, Zvi. A Century of Ambivalence. The Jews of Russia and the Soviet Union, 1881 to the Present. New York : YIVO Institute for Jewish Research, 1988, p. 72 ss et Riedl, op. cit., pp. 71, 75
[22] Butwin, Frances. The Jews in America. Minneapolis : Lerner Publishers, 1969, p. 75
[23] Nathan, Joan. The Jewish Cooking in America – A Splendid Feast over 300 Recipes, Old and New, With Stories from Sephardic and Ashkenazic Jews who Settled throughout the Country. New York : 1994, 1996, pp. 83 ss
[24] An-Ski. Der Dibbuk. Dramatische jüdische Legende. München : dtv, 1976
[25] Zborowski/Herzog, op. cit., p. 69 (d)
[26] Né en 1882 à Czestochowa, et mort en 1947 à Nant-sur-Corzier en Suisse
[27] Encyclopedia Judaica, op. cit,. 1971, vol. 8, pp. 1055 s
[28] Née à Paris en 1844 où elle mourut en 1923.
[29] Encyclopedia Judaica, op. cit., vol. 4, p. 677
[30] Voir p. 109
[31] P. ex. A Brivele der Mamen de Green, P 1938 ou Vu Iz Mayn Kind ? (“Où est mon enfant” ?) de Henry Lynn, USA 1937
[32] Berman, Aaron. Nazism, the Jews and American Zionism, 1933-1948. Detroit : Wayne State University Press, 1990, pp. 27 ss
[33] Warembud, Norman H. (dir.). Great songs of the Yiddish Theater. Toronto : Ethnic Music Publishing Co., 1975, pp. 158 ss et 240 ss
[34] Loewy, Ronny, Kochenrath, Hans Peter et Schobert, Walter. Das jiddische Kino, Documentaire allemand de 1982/83, diffusé sur Arte le 26 février 1998, 12° minute